Dictionnaire du Moyen Français (1330-1500)

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     EAU     
FEW Ø, lat. -ellus
EAU, subst. fém.
[ ]

A. -

[Étendue d'eau ; eau en mouvement]

 

1.

[Eau immobile, souvent symbole de danger]

 

-

Eau coie vaut pis que eau qui court : Encore dit on voir, on l'a dit de pieça, Que pis vault la coye eaue que celle qui courra. (Tristan Nant. S., c.1350, 642). Yaue coye vault pis que ridoye. (E. LEGRIS, Anc. prov. fr., p.1400. In : Bibl. Éc. Chartes 60, 1899, 385).

 

Rem. Morawski 720 : Eve coie ne la croie ; Hassell 100, E13.

 

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Il ne faut pas se fier en eau coie : Se vous avés a besoignier Avecq homme cault et biguot Qui a coustume de hoignier Couvertement sans dire mot, C'est ung signe d'avoir ryot. Aimés mieulx, quoy qu'advenir doye, Cil qui dit son vouloir tantost : Ne vous fyés en eaue quoye. (Prov. rimes F.M., c.1485-1490, 48).

 

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Il n'est si male eau que l'eau qui dort. "Il n'est pire eau que l'eau qui dort (il n'est parfois rien de plus dangereux que ce qui paraît inoffensif)" : Les autres, ja soit ce qu'ilz n'aient point d'envie, toutevoyes s'en moquent ilz [d'une nonne vertueuse] et dient : c'est une beguine, c'est une papelarde, dient les autres, qui ne sont si bonnes comme celles qui se jeuent voulentiers et sont escaltieres, et qu'il n'est si male eaue comme la coye. (FRÈRE ROBERT, Chastel perill. B., c.1368, 340).

 

Rem. Morawski 941 : Il n'est si perillouse yaue comme la coie.

 

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Il n'est si grande eau qu'on ne puisse épuiser : ...Nulz n'y pescha [dans un riche lac], fors le seigneur, toudis A plaine eaue, sanz rompre le rivage. Estat moien en tenoit comme saige Sanz le vouloir par excès effruitier, Pour ce qu'il n'est tresor qui par oultraige N'eaue si grant ne se puist espuisier. (DESCH., Oeuvres Q., t.6, c.1370-1407, 7). ...il n'est si grant yaue c'on ne puist[,] espuchier, Ne il n'a si fort homme dechi à Montpellier Qu'en une hoeure de jour ne se puist bien blechier (Enfances Doon de Mayence P., c.1450-1500, 420).

 

2.

[Eau en mouvement]

 

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À la fin toutes les eaux reviennent en leurs chenaux ("lits") V. chenal

 

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Chacun tire eau à son moulin : Droicture dist : "Les Mengoules, ce sont les Tartres (...), ont usurpé la seigneurie par faulceté et par tyrannye, faignant de bien gouverner le Souldan [et] la chose publique. ais chacun boute en son sac, et tyre eaue a son moulin." (MÉZIÈRES, Songe vieil pèl. C., t.1, c.1386-1389, 231).

 

Rem. DI STEF. 279b, eau.

 

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Eau qui trop croît rompt son écluse. "Des ascensions trop rapides peuvent être néfastes" : Quatre ducs furent Bourguignons,Dont assez fresche est la memoire ; Desquelz les ungz sont sages et bons, Les autres ont eu tant de gloire Et d'entreprinse transitoire Que leur maison en est confuse. Eaue qui trop croist ront son escluse. (GAGUIN, Passe temps oisiv. T., 1489, 406).

 

Rem. DI STEF. 280a, eau.

 

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Eau dérivant s'est tantôt enrivée. "Un phénomème violent ou trop rapide ne dure pas longtemps (des réussites trop rapides ne durent pas) " : Eaue desrivant s'est tantost enrivée : A ce mirer se doivent foul et saige. (DESCH., Oeuvres Q., t.2, c.1370-1407, 51).

 

Rem. Hassell 100, E8 ; DI STEF. 279c, eau.

 

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En eau trouble il fait bon pêcher V. pêcher

 

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Goutte d'eau fait la pierre caver V. goutte

 

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Toutes eaux vont à la mer/l'eau court à la mer. "On ne prête qu'aux riches" : Tousjours le pouvre homme assez tent Avoir honneur et bien a court, Mais la ou grace ne s'estent S'il a du bien il sera court. Comme l'eaue en la mer court, Le bien pour amùy ne parent Ne tire qu'au plus apparent. (CHAST., Temps rec. D., 1451, 54). Chacun est huy assés expert D'esloingner celluy la qui pert Et d'aymer cil a qui Fortune Est gracïeuse et opportune. Toutes eaues vont a la mer, Au malade tout est amer. (SAINT-GELAIS, Séj. honn. D., c.1490-1495, 349).

 

Rem. DI STEF. 279b, eau. Cf. aussi Morawski 722 : Eve qui court ne porte point d'ordure.

 

3.

[Source ou fontaine ou étendue d'eau]

 

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Qui prend l'eau de sa citerne, ne muse point d'un coussin ("ne perd pas son temps") V. citerne

 

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Tant va la chane/la buire/le pot à l'eau qu'elle/qu'il brise : Tant va li kanne à l'iawe qu'il le convient brisier. (Baud. Sebourc B., t.1, c.1350, 206). On crie tant Noël Que le fieste est trouvee, et sy puet estre a l'iaue le buire tant portee Qu'en le fin elle brise (Jourd. Blaye alex. M., a.1455, 751). ...que avons nous eu sinon perte, dommaige, Guerre, ravaige et famine et oraige, Raige sur raige, hommes et chasteaux pris (...) ? Tant va la cane a l'eaue qu'elle brise. (MOLINET, Faictz Dictz D., 1467-1506, 175).

 

Rem. Morawski 2302 : Tant va li poz a l'aive qu'il brise ; Hassell 207, P240 ; DI STEF. 126c, cane. Avec une variante : Tant va pot a riviere qu'il s'y treuve rompu dans Prov. rimes F.M., c.1485-1490, 46.

 

4.

Échaudé craint l'eau (chaude) V. échaudé

 

5.

[L'eau et le feu] Il ne faut pas adjoindre le feu et l'eau ensemble V. feu

B. -

[L'eau qu'on boit]

 

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Jamais pour boire de l'eau ne seroit un homme ivre. "On n'est pas ivre pour avoir bu de l'eau ; il y a toujours une vraie explication à un phénomène" : Or n'ont possessions, ne mars, ne saus, ne livres [les prêcheurs mendiants] ; S'est fort que tant de gent puiscent trouver leurs vivres ; Se troèvent leurs chevanches par scienches, par livres ; Jamais pour yauwe boire ne seroit uns hom yvres. (GILLES LE MUISIT, Poésies K., t.2, c.1347-1353, 41).

 

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Quand l'eau suffoque un homme, quel métier est il qu'il boive encore ? : ...mais celui qui est incontinent, il est culpable du proverbe ouquel nous dison en ceste maniere : quant l'eaue suffoque un homme, quel mestier est il que il boive encore ? (ORESME, E.A., c.1370, 369).
 

Lexique de proverbes Pierre Cromer


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