C.N.R.S.
 

 
Dictionnaire Étymologique Roman

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*/laˈbrusk‑a/ ~ */laˈbrʊsk‑a/ s.f. « plante ligneuse grimpante de la famille des Vitacées poussant spontanément (Vitis vinifera subsp. sylvestris C. C. Gmel.) ; fruit de Vitis vinifera subsp. sylvestris »

I. Type originel : */laˈbrusk‑/ ~ */laˈbrʊsk‑/

I.1. Féminin originel : */laˈbrusk‑a/
*/laˈbrusk‑a/ > dacoroum. ˹lăuruşcă˺ s.f. « plante ligneuse grimpante de la famille des Vitacées poussant spontanément (Vitis vinifera subsp. sylvestris C. C. Gmel.), vigne sauvage ; fruit de Vitis vinifera subsp. sylvestris, fruit de la vigne sauvage » (dp. 1670, Tiktin3 ; EWRS ; Candrea-Densusianu n° 968 ; RosettiIstoria 345 ; MihăescuRomanité 196 ; DLR ; Cioranescu n° 4736 ; MDA)12.

I.2. Masculin secondaire : */laˈbrʊsk‑u/
*/laˈbrʊsk‑u/ > tosc. abrosco s.m. « vigne sauvage » (DEI s.v. abròstine)3.

II. Type présentant l’épenthèse d’une consonne nasale : */lamˈbrusk‑/ ~ */lamˈbrʊsk‑/

II.1. Féminin originel

II.1.1. */lamˈbrusk‑a/
*/lamˈbrusk‑a/ > it. lambrusca s.f. « vigne sauvage ; fruit de la vigne sauvage » (dp. ca 1350, DELI2 ; TLIOCorpus ; Maragliano [lambrüsca] ; Gorra,ZrP 14, 149 n. 2 [lãmbrüska] ; PenzigFlora 1, 526 [ambrusca])4, fr. ˹lambruche˺ (dp. 15e s. [lambrusce], FEW 5, 108b ; TLF)5, frpr. ˹[lãˈbrüθi]˺ (FEW 5, 108b), occit. lambrusca (ms. 1470 ; dp. 1723, DAO n° 997 ; FEW 5, 108b ; ALF 1832 ; ALLOc 743 [tous les deux « grappillon »]), gasc. lambrusco « vigne sauvage » (FEW 5, 108b), cat. llambrusca (dp. 14e s., DECat 4, 47 ; DCVB)6.

II.1.2. */lamˈbrʊsk‑a/
*/lamˈbrʊsk‑a/ > itsept. ˹lambrosca˺ s.f. « vigne sauvage » (dp. av. 1788, IslerGandolfo 364 ; Faré n° 4814), laz. mérid. mbrošta (Vignoli), bourg. lambroche « fruit de la vigne sauvage » (FEW 5, 108b), frpr. lambrochi « grappe de raisin à laquelle il n’y a que quelques grains » (FEW 5, 108b).

II.2. Masculin secondaire

II.2.1. */lamˈbrusk‑u/
*/lamˈbrusk‑u/ > it. lambrusco s.m. « type de cépage cultivé en Italie du Nord, lambrusco ; vin de table rouge pétillant élaboré à partir de ce cépage, lambrusco » (dp. ca 1350, DELI2 ; Maragliano [lambrüsch] ; Schulze,ZrP 13, 279, 290 [ciambrusco] ; Chiappini [ciambrusco]), occit. lambrusc « vigne sauvage » (1785, DAO n° 997)7.

II.2.2. */lamˈbrʊsk‑u/
*/lamˈbrʊsk‑u/ > lomb. orient. lambrösch s.m. « lambrusco (vin) » (Oneda), émil.-romagn. lambrósc (Ercolani).

Commentaire. – À l’exception du sarde, du frioulan, du ladin, du romanche, de l’espagnol et du portugais, toutes les branches romanes présentent des cognats conduisant à reconstruire, soit directement, soit à travers des types phonologiquement et/ou morphologiquement évolués, protorom. */laˈbrusk‑a/ ~ */laˈbrʊsk‑a/ s.f. « plante ligneuse grimpante de la famille des Vitacées poussant spontanément (Vitis vinifera subsp. sylvestris C. C. Gmel.), vigne sauvage ; fruit de Vitis vinifera subsp. sylvestris, fruit de la vigne sauvage »89.
Les issues romanes de protorom. */laˈbrusk‑a/ ~ */laˈbrʊsk‑a/ ont été subdivisées ci-dessus en distinguant deux types formels, */laˈbrʊsk‑/ (I.) et */lamˈbrʊsk‑/ (II.), et deux genres, féminin (I.1. et II.1.) et masculin (I.2. et II.2.). Pour ce qui est, enfin, de la voyelle accentuée, on est amené à reconstruire une fluctuation de phonèmes (synchroniquement irréductible) entre */u/ (à partir de I.1., II.1.1., II.2.1.) et */ʊ/ (à partir de I.2., II.1.2., II.2.2)10. On remarque néanmoins que l’aire de */u/ (roum. it. fr. frpr. occit. gasc. cat.) est extensive par rapport à celle de */ʊ/ (itsept. itcentr. bourg. frpr.) et que */u/ caractérise le type le plus archaïque I.1. ; */u/ apparaît par conséquent comme représentant la strate la plus ancienne et */ʊ/ comme une probable innovation11.
Au plan géolinguistique, le type I. */laˈbrusk‑/ ~ */laˈbrʊsk‑/ est représenté dans plusieurs aires non contiguës : dans une aire latérale (roumain), de manière isolée en toscan, de manière récessive en dalmate et en catalan (dans les deux langues, dérivés dans des sens secondaires, cf. n. 2). Le type II. */lamˈbrusk‑/ ~ */lamˈbrʊsk‑/ est continué, au contraire, dans une aire compacte et plus centrale (it. fr. frpr. occit. gasc. cat.). Cette aréologie invite à assigner à la strate la plus ancienne du protoroman */laˈbrusk‑/ ~ */laˈbrʊsk‑/, conservé seulement dans des zones de retrait et évincé au centre par un type */lamˈbrusk‑/ ~ */lamˈbrʊsk‑/ qui se dénonce comme une innovation. Dès lors, ce dernier peut être expliqué par l’épenthèse d’une consonne nasale (MeyerLübkeGRS 1, § 587 ; Schuchardt,ZrP 35 ; Ernout/Meillet4 s.v. labrŭsca ; cf. aussi le parallèle */samˈbuk‑u/ s.v. */saˈbuk‑u/).
Pour ce qui est du genre, le féminin occupe une large aire presque continue (roumain, italien, français, francoprovençal, occitan, gascon, catalan), tandis que le masculin n’apparaît que dans une partie méridionale et occidentale de cette dernière (italien et occitan), ce qui incite à le considérer comme innovatif – et peut-être comme sémantiquement marqué : il a pu d’abord désigner le fruit de la vigne sauvage.
Le corrélat du latin écrit du type I.1., labrusca, -ae s.f., est attesté depuis Virgile (* 70 – † 19, TLL 7/2, 813 ; AndréPlantes 135) dans le sens « vigne sauvage », mais seulement en latin tardif dans celui de « fruit de la vigne sauvage » (dp. Eustathius [ca 400], TLL 7/2, 813)12. En revanche, le latin écrit de l’Antiquité ne connaît pas de corrélat du type II.13 ni des types I.2. et II.2.

Bibliographie. – MeyerLübkeGRS 1, § 118-119, 302-305, 349, 405, 418, 468, 494, 587 ; Ernout/Meillet4 s.v. labrŭsca ; REW3 s.v. labrŭsca/lambrŭsca ; von Wartburg 1948 in FEW 5, 108b-109b, labrŭsca ; LausbergSprachwissenschaft 1, § 183, 253, 272 ; 2, § 308, 421 ; Sereni,AAColombaria 29, 151-166 ; Faré n° 4814 ; HallPhonology 31, 54, 56, 86, 97, 130 ; MihăescuRomanité 196 ; LEIMatériaux.

Signatures. – Rédaction : Jan Reinhardt. – Révision : Reconstruction, synthèse romane et révision générale : Jean-Pierre Chambon. Romania du Sud-Est : Cristina Florescu ; Eugen Munteanu. Italoromania : Giorgio Cadorini ; Rosario Coluccia ; Max Pfister ; Carli Tomaschett. Galloromania : Jean-Paul Chauveau. Ibéroromania : Myriam Benarroch ; Steven N. Dworkin. Révision finale : Éva Buchi. – Contributions ponctuelles : Maria Reina Bastardas i Rufat ; Pascale Baudinot ; Victor Celac ; Jérémie Delorme ; Yan Greub ; Günter Holtus ; Narcís Iglésias Franch ; Peter Nahon.

Date de mise en ligne de cet article. – Première version : 01/03/2011. Version actuelle : 15/02/2021.

 


1. Pour lăuruşcă et ˹răuruscă˺ (variante présentant une assimilation régressive à distance), DLR précise : “popular” (cf. aussi Graur,BL 5 ; MDA).
2. Les dérivés dalm. abastráin s.m. « type de raisin noir » (BartoliDalmatico 295 § 150) et cat. llebruixea s.f. « petit fruit de peu de valeur » (+ */‑ˈet‑a/, cf. DCVB ; DECat 5, 48) témoignent du fait que le dalmate et le catalan ont connu de même une issue de */laˈbrusk‑/. Cf. aussi moz. occid. labrúšk (11e s., DCECH 3, 546 ; DECat 4, 48). ‒ En revanche, aport. lavrusca adj.f. « (raisin) provenant de la vigne sauvage » (14e s. [uvas lavruscas], traduction de l’Ancien Testament, CunhaVocabulário2 ; DELP3) semble représenter un latinisme phraséologique.
3. “L iniziale è stato sentito come articolo” (DEI).
4. Nous suivons Wagner (in DES 1, 62, 606) pour rattacher logoud. agrústu à */arˈbust‑u/ et non pas, comme le propose Meyer-Lübke in REW3, à */laˈbrusk‑/ ~ */laˈbrʊsk‑/.
5. FEW 5, 108b et TLF considèrent lambrusque s.f. « id. » (dp. 1490, FEW 5, 108b) comme une simple variante de lambruche, mais l’évolution phonétique n’est pas régulière (cf. MeyerLübkeGLR 1, § 468-470 ; BourciezPhonétique § 157), de sorte que nous y voyons un emprunt savant.
6. Nous suivons Pascual,RevInvLing 23, 115 pour considérer aesp. lambrusca s.f. « id. » (fin 14e s. [lanbruscas pl.] – 1494 [traduction d’un texte latin], MenschingSinonima 62 ; HerreraMédicos [lanbrusca ; 15e s.] ; CORDE) comme non héréditaire : il s’agira soit, comme le propose Pascual, d’un emprunt au catalan transité par l’aragonais (“da la impresión de que lambrusca es un aragonesismo que procede del catalán, que, apoyado en el latín, logra introducirse como tecnicismo en español”), soit d’un emprunt direct au catalan. En effet, la première attestation de ce lexème est tirée de la traduction aragonaise de la traduction catalane de l’Opus agriculturae de Palladius, et le texte traduit cat. lambrusques. Précisons que le dérivé arag. lambrusquera s.f. « vigne » (NagoreEndize, cf. Reinhardt,DÉRom 3, 114) témoigne indirectement de l’existence d’un cognat aragonais de cette série de cognats à date prélittéraire. En tout état de cause, l’appui du latin semble évident pour les attestations du 15e siècle.
7. En raison de son isolement et du caractère souvent peu digne de foi de la source dont elle est tirée, nous ne tenons pas compte de l’attestation aesp. lambrusco s.m. « fruit de la vigne sauvage » (hap. 15e s., DME).
8. Alb. lërushk s. « petit raisin noir ; plante grimpante » (HaarmannAlbanisch 41) en a été emprunté.
9. Quant au type fr. occit. cat. esp. port. ˹labrusca˺, il représente un emprunt savant.
10. Cf. FEW 5, 109b, ainsi que FEW 1, 575b, bruscum pour un probable parallèle.
11. Nous nous opposons donc à von Wartburg in FEW 5, 109b, qui estime que */ˈʊ/ est probablement originel, mais sans donner d’argument.
12. Lat. labruscum, -i s.n. « fruit de la vigne sauvage » (dp. Fulgence le Mythographe [5e/6e s. ?], rare, TLL 7/2, 814) est clairement secondaire.
13. Il faut attendre le 8e siècle (IsidoroLindsay 17, 5, 3, ms. D : “labrusca ex lanbrusca” ; aussi ms. 10e/11e s., CGL 3, 542) pour qu’un corrélat du type II. soit relevé dans le code écrit.

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