C.N.R.S.
 

 
Dictionnaire Étymologique Roman

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*/'lakt‑e/ s.n. « liquide blanchâtre (opaque, légèrement sucré) sécrété par les glandes mammaires »

I. Substantif neutre originel
*/ˈlakt‑e/ > dacoroum. lapte s.n. « liquide blanchâtre (opaque, légèrement sucré) sécrété par les glandes mammaires, lait » (dp. 1500/1510 [date du ms.], Psalt. Hur.2 190 ; Tiktin3 ; EWRS ; Candrea-Densusianu n° 943 ; DLR ; Cioranescu n° 4707 ; MDA ; ALR SN 303, 309, 312)1, istroroum. lapte (MaiorescuIstria 130 ; PuşcariuIstroromâne 3, 118, 190 ; SârbuIstroromân 222 ; KovačecRječnik 102 [Jug] ; ALR SN 303, 312 ; ALIstro n° 1484)2, méglénoroum. lápti (Candrea,GrS 3, 407 ; CapidanDicţionar ; WildSprachatlas 330 ; ALR SN 303, 309, 312)3, aroum. lápte (dp. 1770 [λάπτε], KavalliotisProtopeiria n° 0850 ; Pascu 1, 105 ; DDA2 ; BaraAroumain ; ALR SN 309).

II. Changement de genre : substantif masculin
*/ˈlakt‑e/ > sard. látte s.m. « lait » (DES ; CasuVocabolario ; AIS 1199), dalm. lu̯at (BartoliDalmatico 43, 318, 456 § 498 ; ElmendorfVeglia ; MihăescuRomanité 98), istriot. lato (PellizzerRovigno ; AIS 1199 ; ILA n° 1484), it. latte (dp. 1282, TLIOCorpus ; DELI2 ; AIS 1199), frioul. lat (PironaN2 ; GDBTF ; AIS 1199 ; ASLEF 861b, 864, 877), lad. làt (dp. 1763, Kramer/Thybussek in EWD ; AIS 1199 ; ALD-I 396), romanch. lat/latg (dp. 1560, GartnerBifrun 490 [lat] ; Giger in DRG 10, 538-562 ; HWBRätoromanisch ; AIS 1199), fr. lait (dp. 1ère m. 12e s., Gdf ; GdfC ; FEW 5, 110a ; TL ; TLF ; DEAF ; AND1 ; ALF 746), frpr. occid. ˹[lɑ]˺ (dp. ca 1220/1230 [lait], ProsalegStimm 49 ; FEW 5, 110a ; ALF 746), occit. lait/lach (dp. 1ère m. 13e s., Raynouard ; Levy ; AppelChrestomathie 186 ; FEW 5, 110a-110b ; Pansier 3 ; ALF 746), ast. occid. lleche (DGLA ; DELlAMs), gal./port. leite (dp. 1257 [lecte], DDGM ; DRAG1 ; DELP3 ; Houaiss ; CunhaVocabulário2).

III. Changement de genre : substantif féminin
*/ˈlakt‑e/ > vén. late s.f. « lait » (dp. 1390/1404, IneichenSerapiom 2, 141-142 ; RohlfsHistGramm 2, § 385 ; AIS 1199 p 334, 345, 354, 367, 368, 378, 393)4, lang. occid. lait (dp. 1318, GuilhBarraG 74 ; Raynouard ; Levy ; FEW 5, 110b ; ALF 746 p 750, 752, 773, 783-786, 792, 793 [Ariège, Aude, Haute-Garonne])5, gasc. leit (dp. ca 1330 [ms. ca 1410], LespyR ; FEW 5, 110b ; CorominesAran 533 ; ALF 746 ; ALG 979), cat. llet (dp. ca 1270, MollSuplement n° 1930 ; DCVB ; DECat 5, 172-173), esp. leche (dp. 1129, DCECH 3, 615-616 ; Kasten/Nitti), ast. orient. lleche (dp. 1253 [leche], DELlAMs ; DGLA).

Commentaire. – Tous les parlers romans sans exception présentent des cognats conduisant à reconstruire, soit directement, soit à travers des types grammaticalement évolués, protorom. */ˈlakt‑e/ s.n. « liquide blanchâtre (opaque, légèrement sucré) sécrété par les glandes mammaires, lait »6.
Les issues romanes de protorom. */ˈlakt‑e/ ont été subdivisées ci-dessus selon les trois genres dont elles relèvent : neutre originel, conservé par tous les rameaux de la branche roumaine (ci-dessus I.) ; masculin innové dans la majeure partie de la Romania (ci-dessus II.) ; féminin encore plus récent et plus restreint (ci-dessus III.), selon un processus de succession analysé dans Dardel,ACILR 14/2, 76-8278. Le masculin occupe notamment une vaste aire compacte de la Romania centrale : domaines dalmate, istriote, italien, sarde, frioulan, ladin, romanche, français, francoprovençal et occitan, prolongés toutefois à l’extrême ouest de la Romania, au-delà d’une solution de continuité correspondant à l’aire du féminin, par les domaines asturien occidental, galicien et portugais. Le féminin est localisé d’une part dans le domaine vénitien, d’autre part dans une aire à cheval entre la Gallia et l’Iberia.
Les trois genres de protorom. */ˈlakt‑e/ trouvent leur corrélation dans les données du latin écrit. Le corrélat du type I., lac, -tis s.n. « id. », est usuel durant toute l’Antiquité (dp. Ennius [* 239 – † 169], OLD), celui du type II., masculin, est connu depuis Pétrone (* ca 12 – † ca 66, OLD)9, tandis que celui du type III., féminin, n’est attesté qu’à partir de Caelus Aurelianus et de l’Oribase latin (5e/6e s., TLL 7, 816).

Bibliographie. – MeyerLübkeGLR 1, § 223, 231, 418, 459 ; 2, § 9, 377 ; 3, § 31 ; REW3 s.v. lac/*lacte ; von Wartburg 1948 in FEW 5, 110a-115a, lac ; Ernout/Meillet4 s.v. lac, lactis ; LausbergSprachwissenschaft 1, § 207 ; 2, § 308, 430-435 ; HallPhonology 121 ; SalaVocabularul 194 ; StefenelliSchicksal 27 ; MihăescuRomanité 242-243.

Signatures. – Rédaction : Jérémie Delorme. – Révision : Reconstruction, synthèse romane et révision générale : Jean-Pierre Chambon. Romania du Sud-Est : Cristina Florescu ; Maria Iliescu. Italoromania : Giorgio Cadorini ; Rosario Coluccia ; Carli Tomaschett. Galloromania : Jean-Paul Chauveau. Ibéroromania : Maria Reina Bastardas i Rufat ; Myriam Benarroch ; Ana Boullón ; Ana María Cano González. Révision finale : Éva Buchi. – Contributions ponctuelles : Marta Andronache ; Pascale Baudinot ; Victor Celac ; Robert de Dardel ; Xosé Lluis García Arias ; Yan Greub ; Günter Holtus ; Fernando Sánchez Miret ; Simone Traber.

Date de mise en ligne de cet article. – Première version : 01/02/2011. Version actuelle : 27/07/2014.

 


1. L’appartenance de dacoroum. lapte à la catégorie des neutres n’est pas décelée par LausbergSprachwissenschaft 2, § 653, qui le traite comme un masculin. Cette erreur, également commise dans le cas d’autres idiomes de la branche roumaine (cf. n. 2 et 3 ci-dessous), mais corrigée par Tiktin3, Candrea-Densusianu n° 943, DLR et MDA, est imputable à la principale valeur de quantification attachée aux continuateurs de protorom. */ˈlakt‑e/, massique, qui tend à raréfier l’observation de formes de pluriel. Du reste, les rares formes de pluriel mentionnées dans la documentation représentent surtout des sens dérivés attachés à des unités fonctionnant comme plurale tantum (lăpturi s.f.pl. « laitages ») ou variables en nombre, mais strictement masculines (lapte m.sg. [lăpţi m.pl.] « traite » ; lapte m.sg. [lapţi m.pl.] « suc laiteux sécrété par une plante »).
2. Bien que SârbuIstroromân 222 donne istroroum. lapte pour masculin, la forme de pluriel lapturi, mentionnée dans MaiorescuIstria 130, répond clairement au féminin et justifie de situer ce substantif dans la catégorie des neutres. Pour ce qui est de la forme masculine relevée à Žejane par KovačecRječnik 102, comme l’auteur la donne après la forme neutre de Jug, on peut comprendre qu’il la considère comme secondaire.
3. CapidanDicţionar donne méglénoroum. lápti pour masculin, bien qu’il cite lǫptur et laptur comme formes du pluriel et que ces formes, qui répondent au féminin, justifient de ranger ce substantif parmi les neutres, ce à l’encontre de DardelGenre 91, qui rattache les issues istroroumaine et méglénoroumaine de protorom. */ˈlakt‑e/ à la catégorie des masculins.
4. Dans la plupart des parlers vénitiens, le genre est cependant masculin.
5. On rencontre une attestation féminine dans le domaine limousin (ALF 746 p 602), mais sa situation isolée la fait paraître douteuse.
6. Plusieurs langues celtiques ont emprunté */ˈlakt‑e/ au protoroman : le breton (laezh s.m. « lait »), le cornique (lêth) et le gallois (laeth) ; cf. LothBrittoniques 180 ; PedersenKeltisch 1, 228 ; Deshayes.
7. De Dardel (DardelGenre 66-91 ; Dardel,ACILR 14/2, 76-82) postule toutefois une phase ultérieure caractérisée par la restauration du masculin aux dépens d’une partie des zones précédemment conquises au féminin.
8. Le cas de */ˈlakt‑e/ appelle la comparaison de */'sanguin‑e/ (cf. FEW 9, 178b) et, plus largement, selon un rapport d’analogie structurelle souligné dans Dardel,ACILR 14/2, 76-82 et DardelGenre 15-17, avec les cas de */'mar‑e/, */'ɸɛl‑e/, */'mɛl‑e/ et */'sal‑e/.
9. Attestation plus ancienne, mais douteuse, chez Vitruve (TLL 7, 815).

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