C.N.R.S.
 

 
Dictionnaire Étymologique Roman

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*/'brum‑a/ s.f. « saison la plus froide de l’année ; couche fine et blanche de glace formée sur une surface froide ; amas de gouttelettes en suspension dans l’air »

I. Sens « hiver »
*/ˈbrum‑a/ > it. bruma s.f. « saison la plus froide de l’année, hiver » (dp. 13e s., Romanini in TLIO ; LEI 7, 827-828 [itsept. tosc. ombr.]), frioul. brume (dp. 16e s. [bruma], Vanelli Renzi in DESF ; ASLEF 33 n° 178 p 23, 40*, 42*, 113 [« décembre »])1.

II. Sens « gelée blanche »/« givre »
*/ˈbrum‑a/ > dacoroum. brumă s.f. « couche fine et blanche de glace provenant de la transformation directe de la vapeur d’eau contenue dans l’air ambiant, gelée blanche » (dp. 1500/1510, Psalt. Hur.2 153 ; Tiktin3 ; EWRS ; Candrea-Densusianu n° 185 ; Cioranescu n° 1129 ; MDA), méglénoroum. brumă (Candrea,GrS 3, 191 ; CapidanDicţionar ; AtanasovMeglenoromâna 64, 188), aroum. brumă (dp. ca 1760 [μπροῦμμα], Kristophson,ZBalk 10/1 n° 0606 ; KavalliotisProtopeiria n° 0073 ; Pascu 1, 53 ; DDA2 ; BaraAroumain [« brouillard givrant »]), itsept. bruma « couche fine et blanche de glace provenant de la congélation immédiate de gouttelettes de brouillard en surfusion (c’est-à-dire dont la température est inférieure à 0°) dès qu’elles entrent en contact avec un objet froid, givre » (dp. ca 1450, LEI 7, 828 ; AIS 375, 376), lad. brüma (dp. 1879 [broma/bruma], Kramer/Kowallik in EWD ; LEI 7, 828 ; AIS 383 p 305).

III. Sens « brouillard (surtout brouillard sur mer) »
*/ˈbrum‑a/ > it. bruma s.f. « amas de gouttelettes en suspension dans l’air, brouillard (surtout brouillard sur mer) » (dp. 1524, LEI 7, 829-830 [itsept. tosc.] ; DELI2)2, frioul. brume (Vanelli Renzi in DESF), fr. brume (dp. apr. 1400, DMF2010 ; FEW 1, 561a ; TLF ; ALF 181), frpr. brõma « pluie très fine qui résulte de la condensation du brouillard, bruine » (KläuiNebel 35 ; Desponds in GPSR 2, 862-863 s.v. brume ; ALF 181)3, occit. bruma « brouillard » (dp. ca 1145, Raynouard ; Levy ; FEW 1, 561ab ; DAO n° 93 ; ALF 178, 181), gasc. brume (dp. 1320, DAG n° 93 ; FEW 1, 561b ; ALF 178, 181 ; ALG 1014), cat. broma (dp. ca 1400, DECat 2, 264-266 ; MollSuplement n° 553 ; DCVB), esp. bruma (dp. 1570, NTLE [Casas] ; DCECH 1, 681), ast. bruma (DGLA ; DELLAMs), gal. bruma (DRAG1), port. bruma (Morais10 ; DELP3 ; Houaiss).

Commentaire. – À l’exception du végliote, du sarde et du romanche, toutes les branches romanes présentent des cognats conduisant à reconstruire protorom */ˈbrum‑a/ s.f. « saison la plus froide de l’année, hiver ; couche fine et blanche de glace formée sur une surface froide, gelée blanche ou givre ; amas de gouttelettes en suspension dans l’air, brouillard »4.
En l’absence d’un continuateur de protorom */ˈbrum‑a/ dans la branche sarde, ce lexème ne peut être reconstruit de façon sûre que pour l’époque d’après la séparation du protoroman continental du protosarde (2e moitié du 2e siècle [?], cf. Straka,RLiR 20, 256). En dépit du fait que la branche roumaine ne connaisse pas le lexème dans le sens « hiver », ce qui s’expliquera par un évincement, à date prélittéraire, par le continuateur de */i'βɛrn‑a/, une analyse sémantique historique incite à postuler que le sémème « hiver » (conservé en italien et en frioulan, cf. ci-dessus I.) est originel et que les deux autres sens se sont développés à travers deux métonymies successives : de « hiver » on passe, par une métonymie allant de la dénomination de la saison à celle d’un phénomène météorologique tenu pour caractéristique de celle-ci5, à « gelée blanche/givre », puis une métonymie de type /effet/ > /cause/ conduit à « brouillard givrant » (sens attesté en aroumain, cf. ci-dessus II.) ; enfin, par une extension de sens, on passe de « brouillard givrant » à « brouillard ». L’apparition du sémème « gelée blanche/givre » (représenté en roumain, italien et ladin, cf. ci-dessus II.) a dû être assez ancienne pour qu’il ait été exporté par les colons romains en Dacie. Le sens le plus largement diffusé dans la Romania, attesté dans une vaste aire englobant la moitié septentrionale de l’Italia, la Gallia et l’Iberia (cf. ci-dessus III.), est cependant celui qui se recommande comme le plus récent : « brouillard (surtout brouillard sur mer) ». Nous suivons Stemper/Pfister in LEI 7, 832, qui postulent à juste titre, pour des raisons géolinguistiques, la présence de ce sens dès la protolangue. Cette seconde diffusion s’est produite de manière tout à fait indépendante de la première : vers l’Ouest, vers la Gaule et l’Ibérie. Ses attestations tardives dans les langues romanes (à l’exception de l’occitan et du gascon) n’indiquent pas, à notre avis, un latinisme6, mais l’accès tardif au code écrit d’un emploi relevant du vocabulaire spécial des marins (en concurrence, d’ailleurs, avec les issues de */'nεbul‑a/, cf. KläuiNebel)7.
Le corrélat du latin écrit de I., bruma s.f. « hiver », est connu durant toute l’Antiquité (dp. Varron [* 116 – † 27], TLL 2, 2206)8. En revanche, dans les sens « gelée blanche/givre » (II.) et « brouillard » (III.), le latin écrit de l’Antiquité ne connaît pas de corrélat de */ˈbrum‑a/.
Du point de vue diasystémique (‛latin global’), les sens « gelée blanche/givre » et « brouillard » de protorom. */ˈbrum‑a/ sont donc à considérer comme des particularismes du latin d’‛immédiat communicatif’ (notamment de celui véhiculé par les marins et les paysans), qui n’ont pas eu accès au code écrit : il y a congruence entre diastratie et diamésie.

Bibliographie. – MeyerLübkeGRS 1, § 46, 302, 405, 449 ; REW3 s.v. brūma ; Ernout/Meillet4 s.v. brūma ; von Wartburg 1928 in FEW 1, 561a-562b, brūma ; KläuiNebel 31-41 ; LausbergSprachwissenschaft 1, § 184-185, 337, 339, 404-405 ; HallPhonology 96 ; SalaVocabularul 543 ; MihăescuRomanité 180 ; Stemper/Pfister 2001 in LEI 7, 827-832, brūma.

Signatures. – Rédaction : Larissa Birrer ; Jan Reinhardt ; Jean-Pierre Chambon. – Révision : Reconstruction, synthèse romane et révision générale : Wolfgang Schweickard. Romania du Sud-Est : Victor Celac ; Cristina Florescu. Italoromania : Giorgio Cadorini ; Max Pfister. Galloromania : Jean-Paul Chauveau. Ibéroromania : Maria Reina Bastardas i Rufat ; Myriam Benarroch ; Ana Boullón ; Ana María Cano González. Révision finale : Éva Buchi. – Contributions ponctuelles : Simone Augustin ; Pascale Baudinot ; Anne-Marie Chabrolle-Cerretini ; Jérémie Delorme ; Xosé Lluis García Arias ; Xavier Gouvert ; Christoph Groß ; Günter Holtus ; Stella Medori ; Bianca Mertens ; Agata Šega.

Date de mise en ligne de cet article. – Première version : 26/02/2013. Version actuelle : 03/08/2018.

 


1. Fr. brume « hiver » (1267–1611, TLF , Gdf ; TL ; Frantext) réunit un italianisme (attestation de 1267) et un latinisme ; le statut d’esp. bruma « id. » (dp. 1444, CORDE ; DCECH 1, 681) et de port. bruma « id. » (dp. 16e s., DELP3 ; Bluteau) n’est pas clair.
2. Nous suivons Stemper/Pfister in LEI 7, 829-830 pour considérer ce sens comme héréditaire, malgré DELI2, qui y voit un calque du français.
3. En revanche, frpr. bruma « brouillard » constitue un emprunt au français (cf. Desponds in GPSR 2, 862-863).
4. Alb. brymë/brimë « frimas ; gelée blanche » (VătăşescuAlbaneză 122 ; IEEDAlbanian ; BonnetAlbanais 88, 269) en constitue un emprunt.
5. Cf. l’évolution sémantique parallèle « hiver » > « neige » (von Wartburg 1949 in FEW 4, 420a, hībĕrnus I 1 b γ).
6. TLF postule ainsi un latinisme ou un occitanisme pour fr. brume.
7. L’évolution sémantique est parallèle de celle des continuateurs de */pru'in‑a/, qui ont subi l’influence de ceux de */ˈbrum‑a/, d’où fr. bruine (cf. FEW 9, 490b-491a ; KläuiNebel 31-41).
8. Cf. aussi le sens « froid hivernal » attesté dans les gloses (TLL 2, 2209).

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