C.N.R.S.
 

 
Dictionnaire Étymologique Roman

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*/'ɸen‑u/ ~ */'ɸɛn‑u/ s.n. « herbe fauchée puis séchée pour nourrir les animaux »

I. */ˈɸen‑u/
*/ˈɸen‑u/ > afr. ˹fein˺ s.m. « herbe fauchée puis séchée pour nourrir les animaux, foin » (1ère m. 12e s. – 1581, GdfC ; FEW 3, 455a ; TL ; TLF ; AND2 s.v. fain [encore dialectes de l’Ouest, ALF 586])1, frpr. ˹fein˺ (dp. ca 1295, HafnerGrundzüge 75 ; FEW 3, 455a ; Huber in GPSR 7, 593-605 ; ALF 586), cat. fe (dp. 1283/1288 [], DECat 3, 948), fenc (1340 [fen], RasicoEstudis 42 ; dp. ca 1880 [“Olot i Besalú”], DECat 3, 948 ; MollSuplement n° 1441 ; DCVB)2, esp. heno (dp. 1236/1246 [feno], DCECH 3, 342 ; Kasten/Cody ; DME ; CORDE), ast. orient. h.enu (hap. 13e s. [feno], DELlAMs ; DGLA [Cabrales])3.

II. */ˈɸɛn‑u/
*/ˈɸɛn‑u/ > végl. [fiŋ] s.m. « foin » (BartoliDalmatisch 2, 43 § 43, 331 § 289, 334 § 295 ; ElmendorfVeglia), istriot. fˈjen (PellizzerRovigno ; Rosamani ; ILA n° 1048), it. fieno (dp. 1233/1243 [atosc.], TLIO ; DELI2 ; AIS 1396 [tosc. laz. apul. salent. cal. sic. ˹fieno˺])4.

III. */ˈɸen‑u/ ou */ˈɸɛn‑u/
*/ˈɸen‑u/ ou */ˈɸɛn‑u/ > sard. ˹[ˈfenu]˺ s.m. « foin » (DES ; PittauDizionario 1 ; AIS 1396), dacoroum. fân n. (dp. 1500/1510 [date du ms. ; fânrul], Psalt. Hur.2 170 ; Tiktin3 ; EWRS ; Candrea-Densusianu n° 598 ; DA ; Cioranescu n° 3384 ; MDA ; ALR SN 127, 132)5, istroroum. fir (MaiorescuIstria 124 ; Byhan,JIRS 6, 216 ; PopoviciIstria 110 ; PuşcariuIstroromâne 3, 203 ; SârbuIstroromân 212 ; ScărlătoiuIstroromânii 287 ; FrăţilăIstroromân 1, 167 ; ALR SN 127 [firu])67, lomb. ˹fen˺ m. (dp. 1270/1279, Giuliani in TLIO ; AIS 1396), trent. ˹fen˺ (AIS 1396), émil.-romagn. ˹fen˺ (dp. 1342 [feno], TLIO ; AIS 1396), vén. ˹fen˺ (dp. 4e qu. 12e s. [feno], TLIO ; AIS 1396), cors. ˹fenu˺ (ALEIC 923, 926 ; NALC 120), frioul. fen (dp. 1382, VicarioCarte 2, 104 ; PironaN2 ; GDBTF ; AIS 1396 ; ASLEF 646 n° 3288)8, lad. fègn (dp. 1763 [faegn], Kramer/Kowallik in EWD ; AIS 1396 [[fen]] ; ALD-I 292)9, romanch. fain/fein (Schorta in DRG 6, 22-36 ; HWBRätoromanisch ; AIS 1396)10, occit. ˹fen˺ (dp. ca 1140 [], BrunelChartes 34 ; Raynouard ; Levy ; FEW 3, 455a ; ALF 586), gasc. ˹hen˺ (FEW 3, 455a ; ALF 586 ; ALG 330), gal. feo/aport. ˹fẽo˺ (dp. ca 1260, DDGM ; Buschmann ; DRAG1)11.

Commentaire. – Toutes les branches romanes présentent des cognats conduisant à reconstruire protorom. */ˈɸen‑u/ ~ */ˈɸɛn‑u/ s.n. « herbe fauchée puis séchée pour nourrir les animaux, foin ».
Les issues romanes ont été subdivisées ci-dessus selon les deux prototypes dont elles relèvent : */ˈɸen‑u/ (ci-dessus I.) et */ˈɸɛn‑u/ (ci-dessus II.), une troisième catégorie réunissant les cas indécidables (ci-dessus III.). Un nombre important de cognats, en effet (sard. roum. itsept. cors.12 frioul. lad. romanch. occit. gasc. gal./port., cf. LausbergSprachwissenschaft 1, § 158, 233-234, 239, SampsonNasal 141-142, 180, 207-208, WagnerFonetica 31, RohlfsGrammStor 1, § 98, DalberaUnité 547, RohlfsGascon2 117 et ci-dessous n. 8-10), pourraient être rattachés tant au premier qu’au second type. Les continuateurs avérés de */ˈɸen‑u/ (fr. frpr. cat. esp. ast. ; I.) se trouvent dans la Romania occidentale, tandis que les continuateurs avérés de */ˈɸɛn‑u/ (végl. istriot. itcentr. itmérid. ; II.) sont situés dans la Romania orientale13. On ignore la relation qui unit les deux types, qui témoignent d’une fluctuation du phonème vocalique accentué : s’agit-il de variantes diatopiques (cf. Alessio,AAPalermo IV/8, 94), diastratiques, diaphasiques ?
On peut se poser la question de l’origine pré-protoromane de cette variation interne : */ˈɸen‑u/ et */ˈɸɛn‑u/ s’expliquent comme deux formes évolutives de latarch. */ˈɸain‑u/ après réduction de la diphtongue accentuée */‑ˈai‑/, qui aboutit en général à */‑ˈɛ‑/, plus rarement à */‑ˈe‑/ (cf. MeyerLübkeGLR 1, § 291-292, 637 ; LausbergSprachwissenschaft 1, § 241-242 ; RohlfsGrammStor 1, § 44, 51, 104 ; LloydLatin 105-106)14.
Du point de vue morphosyntaxique, la grammaire comparée aboutit à la reconstruction d’une protoforme neutre pour le protoroumain et à celle d’une protoforme masculine pour le protoroman “italo-occidental”. Étant donné le caractère récessif du neutre, l’ancêtre commun des deux devait être, en protoroman commun, un neutre.
Les données du latin écrit sont en adéquation avec la double reconstruction (d’abord protoromane, puis pré-protoromane) ici postulée : latarch. faenum, -i s.n. « foin » est attesté indirectement, à travers le composé faenisex, -cis s.m. « faucheur », depuis 117 av. J.-Chr. (Sententia Minuciorum [FAENISICEI dat.], CIL I/2, 453, cf. TLL 6/1, 165 ; IEEDLatin s.v. fēnum/faenum)15. Pour ce qui est de la forme fēnum, corrélat du type ci-dessus I., nous n’avons pas réussi à la dater épigraphiquement. Elle semble être attestée indirectement, à travers lat. fenisicia s.f. « fenaison », depuis Varron (45/43, VarroLinguaGS 118). On ne dispose pas d’attestations parallèles au type II., que le système graphique du latin ne permettait pas de différencier de I.
La reconstruction d’un neutre originel trouve dans le corrélat de la langue écrite un appui solide. Mais une strate plus récente du protoroman, en tout cas continental16, semble avoir fait basculer le nom dans la classe des masculins – ou au moins avoir présenté une hésitation entre les deux genres, si l’on considère la situation du roumain. Cette hypothèse s’appuie sur le témoignage convergent de l’ensemble des parlers romans à part la branche roumaine ainsi que sur une attestation du corrélat latin faenus s.m. dans la Vetus Latina (2e/4e s. apr. J.-Chr., TLL 6/1, 166).

Bibliographie. – MeyerLübkeGLR 1, § 89, 291-292, 308, 405, 408, 450, 637 ; REW3 s.v. fēnum ; von Wartburg 1932 in FEW 3, 455a-461b, fenum ; Ernout/Meillet4 s.v. fēnum ; LausbergSprachwissenschaft 1, § 233-235, 241-242, 274 ; 2, § 302, 405 ; Faré n° 3247 ; BurrLiquid 65 ; HallPhonology 219 ; RohlfsPanorama 107 ; SalaVocabularul 543 ; MihăescuRomanité 257, 305 ; LEIMatériaux.

Signatures. – Rédaction : Jan Reinhardt. – Révision : Reconstruction, synthèse romane et révision générale : Jean-Pierre Chambon ; Günter Holtus. Romania du Sud-Est : Victor Celac ; Cristina Florescu ; Nikola Vuletić. Italoromania : Giorgio Cadorini ; Rosario Coluccia ; Max Pfister ; Michela Russo. Galloromania : Jean-Paul Chauveau. Ibéroromania : Maria Reina Bastardas i Rufat ; Myriam Benarroch ; Ana Boullón ; Ana María Cano González. Révision finale : Éva Buchi ; Matthieu Segui. – Contributions ponctuelles : Gabriel Bărdăşan ; Vasile Frăţilă ; Xosé Lluis García Arias ; Yan Greub ; Maria Iliescu ; Stella Medori ; Wolfgang Schweickard ; André Thibault.

Date de mise en ligne de cet article. – Première version : 09/12/2008. Version actuelle : 25/09/2014.

 


1. L’issue régulière fein a été évincée par foin (dp. fin 13e s. [alorr. foens], GdfC ; FEW 3, 455a ; TLF ; ALF 586), forme empruntée aux dialectes de l’Est (et peut-être plus particulièrement au bourguignon, la Bourgogne ayant joué le rôle de grenier pour Paris), cf. MeyerLübkeGLR 1, § 89 ; BourciezPhonétique § 60, remarque I. – Sous l’une ou l’autre forme, le type lexical est maintenu dans l’ensemble des dialectes oïliques, à l’exception du wallon, où il a été remplacé par un emprunt à l’ancien francique (cf. von Wartburg in FEW 15/2, 152b, *fodar I a ; ALF 586).
2. La variante fenc [fɛŋ] représente un emprunt aux dialectes de la zone Olot-Girona qui a eu comme conséquence une différenciation phonologique avec fe < protorom. */'ɸed‑e/ (Coromines in DECat 3, 948).
3. À l’exception du dialecte de Cabrales, les parlers asturiens ont remplacé cette issue par le représentant de protorom. */'ɛrb‑a/ (DGLA s.v. yerba).
4. “In carte lat. della Toscana del sec. XII si hanno att. della forma fieno a partire dal 1140 (anche nell’antrop. Segafieno)” (TLIO).
5. La forme de la première attestation présente un rhotacisme régulier dans ce type de textes roumains anciens.
6. En dépit du fait que toutes les sources soit donnent istroroum. fir comme masculin (SârbuIstroromân 212 ; FrăţilăIstroromân 1, 167), soit ne se prononcent pas sur son genre (MaiorescuIstria 124 ; Byhan,JIRS 6, 216 ; PopoviciIstria 110 ; PuşcariuIstroromâne 3, 111 ; ALIstro n° 1048), les formes du pluriel firurle (Byhan,JIRS 6, 216), firurile (PuşcariuIstroromâne 3, 203) et firure (ALIstro n° 1048 = FrăţilăIstroromân 1, 167) témoignent de l’existence d’un neutre récessif remontant au protoroumain.
7. En aroumain, l’issue héréditaire de protorom. */ˈɸen‑u/ ~ */ˈɸɛn‑u/ semble avoir été évincée par la désignation analytique earbă uscată (EWRS s.v. fîn).
8. IliescuFrioulan 41 opte pour un rattachement à */ˈɸen‑u/, mais devant nasale, les issues de */ˈe/ et de */ˈɛ/ ne peuvent pas être distinguées en frioulan (FrancescatoDialettologia 196, 198 ; IliescuFrioulan 37, 41 ; cf. aussi RizzolattiElementi 25).
9. KramerLautlehre 74 opte pour un rattachement à */ˈɸen‑u/, mais devant nasale, les issues de */ˈe/ et de */ˈɛ/ ne peuvent pas être distinguées en ladin (KramerLautlehre 73).
10. Schorta in DRG 6, 22-36 et EichenhoferLautlehre § 96a partent tous les deux de */ˈɸen‑u/, mais */ˈɸɛn‑u/ serait possible aussi (cf. EichenhoferLautlehre § 96a).
11. En portugais, cette issue héréditaire a été évincée par l’emprunt savant feno s.m. « id. » (dp. 1188/1230, < lat. fenum, DELP3 ; CunhaVocabulário2 ; Houaiss).
12. Concernant les issues corses, DalberaUnité 486 n. 383 semble avoir une légère préférence pour un rattachement à */ˈɸɛn‑u/.
13. On relève aussi esp. fieno s.m. « id. » (ca 1275 ; 1590/1621 ; CORDE), dont le statut n’est pas clair.
14. L’étymologie ici proposée, qui présente l’avantage d’une analyse articulée au niveau roman, est inédite sous cette forme ; elle rejoint partiellement une hypothèse avancée par RohlfsGrammStor 1, § 51. On écarte la seconde hypothèse envisagée par Rohlfs (RohlfsGrammStor 1, § 104, 323 ; RohlfsSuppl s.v. frenu ; cf. BurrLiquid 65) : *fēnulu > *flēn-u (type attesté dans les dialectes italiens méridionaux, cf. CastellaniSaggi 1, 123, 150, 359) > it. fieno, de même que celle d’un croisement avec protorom. */ˈɸlor‑e/ (Merlo,RDR 1, 250 ; Merlo,AUTosc 44, 47 ; REW3 s.v. fēnum ; FEW 3, 461a ; DELI2).
15. On trouve plusieurs occurrences de faenum dans les éditions de Caton (* 234 – † 149, ainsi CatoAgriCulturaG 14), mais on n’a aucune garantie que la graphie remonte à l’original.
16. En sarde, il pourrait s’agir d’une évolution idioromane postérieure.

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